Le Père Goriot
Honoré de Balzac
"Cependant, au moment où le corps
fut placé dans le corbillard,
deux voitures armoriées, mais vides,
celle du Comte de Restaud et celle du baron de Nucingen,
se présentèrent et suivirent le convoi jusqu'au Père-Lachaise.
A six heures, le corps du père Goriot fut descendu dans sa fosse,
autour de laquelle étaient les gens de ses filles,
qui disparurent avec le clergé aussitôt que fut dite la courte prière
due au bonhomme pour l'argent de l'étudiant.
Quand les deux fossoyeurs eurent jeté quelques pelletées de terre
sur la bière pour la cacher, ils se relevèrent, et l'un d'eux,
s'adressant à Rastignac, lui demanda leur pourboire.
Eugène fouilla dans sa poche et n'y trouva rien,
il fut forcé d'emprunter vingt sous à Christophe.
Ce fait, si léger en lui-même, détermina chez Rastignac un accès d'horrible tristesse.
Le jour tombait, un humide crépuscule agaçait les nerfs,
il regarda la tombe et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme,
cette larme arrachée par les saintes émotions d'un coeur pur,
une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent,
rejaillissent jusque dans les cieux.
Il se croisa les bras, contempla les nuages, et le voyant ainsi,
Christophe le quitta.
Rastignac, resté seul,
fit quelques pas vers le haut du cimetière
et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine,
où commençaient à briller les lumières.
Ses yeux s'attachèrent presque avidemment entre
la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides,
là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer.
Il lança sur cette ruche bourdonnant un regard qui semblait
par avance en pomper le miel,
et dit ces mots grandiose :
- A nous deux maintenant !"
dernière scène
-Cimetière du Père Lachaise-



